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18 December 2006 @ 03:06 pm
Lettre CLXXIII: Madame de Volanges à Madame de Rosemonde  
Oh! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d'une mère, que les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, depuis hier, j'ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes, et vous demander de m'instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois j'ai frémi de crainte, en songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je m'arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j'attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce que je désire: c'est de me répondre si j'ai à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de m'apprendre tout ce que l'indulgence maternelle peut couvrir, et qui n'est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser en effet ne vous expliquer que par votre silence: voici donc ce que j'ai su déjà, et jusqu'où mes craintes peuvent s'étendre.

Ma fille a montré avoir quelque goût pour le Chevalier Danceny, et j'ai été informée qu'elle a été jusqu'à recevoir des lettres de lui, et même jusqu'à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d'un enfant n'eût aucune suite dangereuse: aujourd'hui que je crains tout, je conçois qu'il serait possible que ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, n'ait mis le comble à ses égarements.

Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s'était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l'idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu'on disait de Madame de Merteuil, peut-être ce que j'ai cru la douleur et l'amitié n'était que l'effet de la jalousie, ou du regret de trouver son Amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me semble, s'expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu'on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais, et que vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.

Cependant, s'il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers d'une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n'a pas perdu tout sentiment d'honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est l'auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageux, pour qu'il puisse en être flatté, ainsi que sa famille.

Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez, et quel coup affreux me porterait votre silence.1

J'allais fermer ma lettre, quand un homme de ma connaissance est venu me voir, et m'a raconté la cruelle scène que Madame de Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je n'ai vu personne tous ces jours derniers, je n'avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le tiens d'un témoin oculaire.

Madame de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier Jeudi, s'est fait descendre à la Comédie Italienne, où elle avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s'y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie, elle entra, suivant son usage, au petit salon, qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s'éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l'objet. Elle aperçut une place vide sur l'une des banquettes, et elle alla s'y asseoir; mais aussitôt toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent comme de concert, et l'y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d'indignation générale fut applaudi de tous les hommes, et fit redoubler les murmures, qui, dit-on, allèrent jusqu'aux huées.

Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s'était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu'on l'aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l'entoura et l'applaudit; et il se trouva, pour ainsi dire, porté devant Madame de Merteuil, par le public qui faisait cercle autour d'eux. On assure que celle-ci a conservé l'air de ne rien voir et de ne rien entendre, et qu'elle n'a pas changé de figure! mais je. crois ce fait exagéré. Quoi qu'il en soit, cette situation, vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu'au moment où on a annoncé sa voiture; et à son départ, les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été, le même soir, fort accueilli de tous ceux des Officiers de son Corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu'on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.

La même personne qui m'a fait ce détail m'a dit que Madame de Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu'on avait cru d'abord être l'effet de la situation violente où elle s'était trouvée; mais qu'on sait depuis hier au soir, que la petite vérole s'est déclarée, confluente et d'un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près d'être jugé, et dans lequel on prétend qu'elle avait besoin de beaucoup de faveur.

Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n'y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.

Paris, ce 18 décembre 17**.

1 Cette lettre est restée sans réponse.
 
 
 
Catherine17catherines on December 18th, 2006 11:29 pm (UTC)
Odd how I find myself feeling terribly sorry for Mme de Mertueil when reading this... despite everything she's done, it's rather painful to read of such a humiliating scene.

And poor Mme de Volanges. Somewhere in the course of the novel, she started gaining my sympathies; she does seem to care about her daughter, after all - she just left the expression of it far too late.

Catherine
Arthénice_niece on December 20th, 2006 07:37 am (UTC)
The scene in the theater - disgraced woman repulsed by the hypocritical piblic - will be popular with European writers of the post-Laclos Victorian era. See Beatrice of Balzac and Anna Karenin by Tolstoy.
Catherine17catherines on December 20th, 2006 12:44 pm (UTC)
Oh, I'd forgotten that aspect of Anna Karenin (speaking of books that are acutely painful to read). There's something about seeing a character publically humiliated that hurts more than having them die of grief or be killed in a duel - perhaps because it is closer to one's own field of experience?

Catherine, who has spent three weeks on Dante and is now absolutely desperate to read something trashy...
Arthénice_niece on December 20th, 2006 12:55 pm (UTC)
I've just bought Castle of Otranto by Walpole - also rather on the trashy side.
Catherine17catherines on December 20th, 2006 10:23 pm (UTC)
I'll look out for it...
doNUT!donutgirl on December 20th, 2006 06:23 pm (UTC)
I agree about Mme de Volanges -- I hated her at the beginning, but she has won my respect for being the only sensible (without being evil) character in the novel.
Catherine17catherines on December 20th, 2006 10:27 pm (UTC)
What about Mme Rosemonde? I thought she managed to combine sense and kindness to a greater degree than Mme de Volanges - yes, she did get quite vengeful after Valmont's death, but her reaction was understandable, and she was notably quick to calm down when presented with the facts, even though they were unpalatable.

Catherine
doNUT!donutgirl on December 21st, 2006 09:46 am (UTC)
I know this is an unpopular opinion around these parts, but personally I can't hold Mme Rosemonde in very high esteem. I'm sure she means well, but sensible? She more or less aided and abetted Valmont's seduction of Tourvel by telling her how sad he looked without her. Then, when Tourvel was clearly threatening suicide (or nearly, anyway), Rosemonde kept her distance instead of trying to stop her (or inform her family). Then she *suggested* to Danceny that he must not want Cecile anymore, and now she's telling Mme de Volanges that Cecile would be better off in a convent (which isn't going to make anyone happy over the long run). As far as I can see, she's just a meddling ninny.
Catherine17catherines on December 22nd, 2006 06:58 am (UTC)
I don't think you're the only one here who doesn't like Rosemonde, and I quite agree that she shouldn't have kept on telling Mme de Tourvel about Valmont's behaviour or emotions. Particularly annoying since, as I believe I said earlier, I thought her other advice might actually have done some good if Tourvel had been able to take it.

I didn't understand Tourvel to be threatening suicide at any point, but perhaps my french is at fault. I rather thought that Rosemonde had a hand in sending Mme Volanges to look after Tourvel at the Convent - but it was a bit late by that point.

As for her behaviour around Cecile, I suspect you and I are never going to agree on this, but it is worth noting that Cecile really doesn't have many options other than the convent at this point. I had the impression that, even though he was duelling for her lost honour, Danceny did not want to marry Cecile any more (certainly, this would be consistent with standards and social mores of the time), and with him out of the picture, who could Cecile marry (I agree, however, that if Danceny was ready and willing to marry Cecile, then Rosemonde would be much to be deplored for talking him out of it - but I didn't get the impression that he was so willing)?

Thanks to Valmont (who, you will recall, in addition to seducing Cecile had trained her to use very direct and technical language regarding sex), it would become pretty clear to any husband of hers that she was not an innocent, which would have been grounds for divorce and social ostracism - which would be far worse for Cecile than the convent, I think.

I do feel horribly sorry for Cecile, and feel also that her fate was undeserved - but to be honest, I was afraid that she would be reduced to far worse. She did, at least, get to go to the convent of her own accord and not in disgrace, which gives her the chance to build a new life there.

(And who knows? The revolution isn't far off, and I believe most of the convents were closed down shortly thereafter - her life may be less circumscribed than we think.)

Catherine
gastereagasterea on December 23rd, 2006 02:03 pm (UTC)
Yeah, to be raped by murdering peasants - a charming prospect!
But, seriously, should we be thinking of prospects at all? Actually Monsieur de Laclos has provided us with quite an eschatologic tableau of human vanities and frailities and their passing, lives shattering to bits, and no one of his remaining characters gives us any serious lead on their possible postnovel life (let alone happy) ever after. It is going to be a most accomplished cutain.
Catherine17catherines on December 24th, 2006 06:57 am (UTC)
Ah - that will teach me to post when I only have the very vaguest idea of what happened next, historically-speaking!

Catherine, who has somehow managed never to study the French Revolution
Arthénice_niece on January 19th, 2007 02:18 pm (UTC)
Why these horrors? To be liberated by enlightened masses from wicked nuns’ tyranny and get married to some promising young sergeant of plebeian extractions afterwards - and, who knows, to wind up a Napoleonic general's wife and Countess of the Empire.