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12 December 2006 @ 05:56 pm
Lettre CLXIX: Le Chevalier Danceny à Madame de Rosemonde  
Madame,

Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd'hui, bien étrange: mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité, où il n'y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j'ai vis-à-vis de vous; et je ne me les pardonnerais de ma vie, si je pouvais penser un moment qu'il m'eût été possible d'éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée, Madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets; et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j'ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice, et de savoir que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, j'ai pourtant celui de vous connaître.

Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire, jusque dans la sévérité des lois.

Permettez-moi d'abord de vous observer à ce sujet, qu'ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont, et qu'il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, Madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.

Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l'innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame comme mon Juge. L'estime des personnes qu'on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.

En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu'on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié, et surtout, dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N'en croyez pas mes discours mais lisez, si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains.1 La quantité de lettres qui s'y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n'existe que des copies. Au reste, j'ai reçu ces papiers, tels que j'ai l'honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n'y ai rien ajouté, et je n'en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de publier.

L'une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m'avait expressément chargé. J'ai cru de plus que c'était rendre service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l'est Madame de Merteuil, et qui, comme vous pourrez le voir, est la seule, la véritable cause de tout ce qui s'est passé entre M. de Valmont et moi.

Un sentiment de justice m'a porté aussi à publier la seconde pour la justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n'avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu'il vient d'éprouver, ni la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s'en défendre.

Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu'il m'importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d'abuser. Je crois, Madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu'ils intéressent, qu'en les leur remettant à elles-mêmes; et je leur sauve l'embarras de les recevoir de moi, et de me savoir instruit d'aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde ignore.

Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance ci-jointe n'est qu'une partie d'une collection bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l'a tirée en ma présence, et que vous devez retrouver à la levée des scellés, sous le titre, que j'ai vu, de Compte ouvert entre la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.

Je suis avec respect, Madame, etc.

P.S.: Quelques avis que j'ai reçus, et les conseils de mes amis m'ont décidé à m'absenter de Paris pour quelque temps: mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m'honorez d'une réponse, je vous prie de l'adresser à la Commanderie de ..., par P ..., et sous le couvert de M. le Commandeur de ***. C'est de chez lui que j'ai l'honneur de vous écrire.

Paris, ce 12 décembre 17**.

1 C'est de cette correspondance, de celle remise pareillement à la mort de Madame de Tourvel, et des lettres confiées aussi à Madame de Rosemonde par Madame de Volanges qu'on a formé le présent recueil, dont les originaux subsistent entre les mains des héritiers de Madame de Rosemonde.
 
 
 
foudebassanfoudebassan on December 12th, 2006 06:20 pm (UTC)
And for the first time, sincere and naive trust will be rewarded.

I don't think either Danceny or Cécile really ever will grown up. Danceny's style is getting better and better, granted, but... he still lacks the worldliness of the main characters. Which might explain why they both retire from the world (and thus die, in a way).
Ishmaeli_shmael on December 12th, 2006 06:44 pm (UTC)
Well, you could argue that Danceny and Cécile are not even characters in their own right. They are too young (or call it stupid - insignificant anyway), to be more than an instrument and the stake in the others' game. So when an instrument is no longer needed, it's put away. :-)
foudebassanfoudebassan on December 13th, 2006 07:51 am (UTC)
Aren't they all sockpuppets? The monster, the beau jeune premier, the dramatic heroine, the young female fool, the young male fool, the old crones,...?
Ishmaeli_shmael on December 13th, 2006 08:55 am (UTC)
They are in a sense, but some of them have more of a personal character than strictly necessary for their puppet parts, and some not.
Arthénice_niece on December 20th, 2006 07:42 am (UTC)
True. We may even say that the real tension of the novel is not between acceptable and unacceptable ways of having sex in the French society of the period, but between old classical tradition of stereotypes and new emerging individualized psychological prose fighting in the talented author's mind.
Ishmaeli_shmael on December 20th, 2006 08:09 am (UTC)
...except that THIS particular tension is only captured by the inquisitive minds of later-era experts in the area :-)
Arthénice_niece on December 20th, 2006 08:21 am (UTC)
Whom else are good novels written for? Surely not for adolescents trying to find out tout ce que font les femmes - or overworked college students, or kind souls eager to “sympathise” with the characters?
Ishmaeli_shmael on December 20th, 2006 08:45 am (UTC)
Shush! There might be some of these suspicious characters you've mentioned around!

[I am in doubt how I should classify myself, definitely not being a researcher and too old to qualify for an adolscent, a student or even a kind soul.]
Arthénice_niece on December 20th, 2006 08:54 am (UTC)
Don't you belong to the masonic lodge of Great Enlightened Readers of the East? Show a sign, bro - though you've already shown too many.
Ishmaeli_shmael on December 20th, 2006 09:03 am (UTC)
I am surprised you should mention those ignorant no-goods! We of the Readers Anonymous have nothing to do with them!
Arthénice_niece on December 20th, 2006 09:13 am (UTC)
Of course, of course - but you shouldn't say it all out before the uninitiated.
Ishmaeli_shmael on December 20th, 2006 09:17 am (UTC)
Well, I am saying it after the uninitiated :-) Don't you know that the very fact of initiation should not be mentioned!